Une rentrée littéraire sous le signe du Wu Ming
Je l’avoue en toute franchise, la rentrée littéraire est un événement que j’ai longtemps fui comme la peste. D’abord parce qu’adepte des bibliothèques publiques, j’ai d’avantage suivi les acquisitions des rayonnages seventies des Chiroux-Croisiers financièrement plus accessibles et que dès lors, l’arrivée annuelle de papier blanc immaculé en librairie était le cadet de mes soucis. Ensuite, parce que mes premières tentatives de découverte de la production contemporaine se sont soldées par de sérieuses déceptions: Nos compatriotes Eric-Emmanuel Schmitt et sa rhétorique des bons sentiments ou encore Amélie Nothomb et son surréalisme marchandisé (avec la régularité de l’automate) y sont pour beaucoup, leur lecture début des années 2000 a eu chez moi un effet hautement répulsif ce qui m’a permis de retourner avec joie aux classiques de la littérature Française et Russe (avec une exploration plus récente des monstres sacrés anglophones). L’histoire devait s’arrêter là et pourtant, quelques années et un bon libraire liégois plus tard… le Wu Ming est en passe de relativiser mes appréhensions.
Comme son nom ne l’indique pas le Wu Ming n’est pas une nouvelle secte orientaliste ni un nouvel art martial (quoique), encore moins un délire new-age pour cadres sur le déclin en quête de sens. Le Wu Ming est il faut l’admettre quelque peu mystérieux, c’est une bête qui s’approche difficilement, qui mène son combat sous couvert de l’anonymat. En fait, il s’agit d’un collectif de jeunes écrivains Bolognais un brin déjantés, agitateurs de la toile, pourfendeurs du copyright et des entraves à la liberté de propagation des idées, fervents activistes anti-berlusconiens dont l’engagement est un geyser d’actes et d’idées : des scénarios de films, une revue, un site.
Le collectif est né en 1994 sous un premier nom de plume et de clavier le “Luther Blissett Project” inspiré d’un personnage bien réel : Luther Blisset, footballeur anglais d’origine carïbéenne, un des rares joueurs noirs à jouer en Italie dans les années 80 (au Milan AC, pas encore aux mains de Silvio Berlusconi). Blisset s’illustre d’avantage par les injures racistes dont il est victime que par ses qualités footbalistiques. Le joueur est aujourd’hui devenu une « icône » partagée par des centaines d’artistes et d’activistes Européens, Wu Ming n’est donc que l’un des électrons du réacteur: le réseau est partie prenante on l’aura deviné de la mouvance altermondialiste, il cherche à créer et développer la légende d’un héros populaire, et signe de ce nom des milliers de canulars médiatiques appelant à la « contre-information homéopathique ».
Les auteurs sont de sympathiques altermondialistes qui conservent une certaine cohérence dans leurs engagements: la mise en scène de héros collectifs perdants, opprimés, paysans, piétons, prostituées, chômeurs, indiens se ressent à la lecture de leurs ouvrages antérieurs. Ce n’est pas rien de le souligner à l’heure où se développe une “pseudo-littérature alter” (interkeltia en est un idealtype) qui sous le label de “créatifs culturels” distille une écriture surplombante (le “créatif culturel” détenant la lumière), ethnocentrée (un altermondialisme up-middle class teinté de bons sentiments) dans un cadre bel et bien marchand. Rien de tel chez les cinq Wu Ming (oui, parce qu’ils sont cinq écrivant tantôt en solo, tantôt en groupe et dans le cas de leur dernière production avec leurs lecteurs) utilisant le copyleft, ce qu’ils renvendiquent, ils le mettent en pratique. Pour ceux qui voudraient en savoir plus, ils l’expliquent en détail >>ici. Cohérents jusqu’au bout, bien entendu, leurs bouquins sont téléchargeables gratuitement au format pdf sur le site de l’éditeur français Métailié.
Mais venons en aux faits, au back ground romanesque de ces joyeux bolognais. J’ai découvert “Guerre aux humains” de Wu Ming 2 il y a quelques mois et “New thing” de Wu Ming 1 est d’ores et déjà mon actuel compagnon de navette. Le narrateur de Guerre aux humains, en rupture de ban vis, plante son boulot et son lot de précarités, laisse le monde courir à sa perte et part fonder une nouvelle société troglodyte dans les Apennins (si, si!) muni d’un sac à dos, de fèves, de quelques plants de ganja et, bien sûr, d’un paquet de piles pour son walkman. Il sera autosuffisant, héroïque, et pionnier de la nouvelle civilisation, avenir de l’humanité une fois la catastrophe consumériste et libérale advenue. Cela aurait pu marcher si … Si une belle barmaid n’était pas passée par là pour chercher son chien, si trois éco-terroristes n’avaient pas choisi sa colline pour déclarer la guerre aux humains, si un adjudant carabineri survivaliste ne s’entraînait pas dans le coin, si un mafieux albanais n’y avait pas monté une affaire d’immigration illégale couplée à l’organisation de combats entre chiens et humains, si … Au final, une intrigue captivante, et surtout un auteur qui réfléchit à notre société, ses absurdités, ses injustices et ses saloperies, les dérives et folies qu’elle entraîne.
Le roman New Thing plante quant à lui son décor en 1967 à New York. La contestation noire est au plus fort et s’accompagne d’une réelle révolution musicale. Autour de Coltrane, une myriade de musiciens très politisés explorent les limites de leur art et font exploser une musique, dans l’ahurissement général, l’incompréhension de la critique et du public blanc. Le roman construit comme un recueil de témoignages directement enregistrés supposés tels, dresse le portrait captivant d’une époque où violence et passions s’expriment sur les plans politiques et artistiques. Difficile de vous en dire plus, je suis loin de l’avoir achevé et pourtant, il est déjà plus que prometteur…
Ceci étant, la nouvelle oeuvre du collectif -Manituana- venant de sortir dans sa version française est celui qui recueille le plus mes suffrages. Ce roman mêlant histoire, politique, nature, culture et un doigt de magie indienne est un coup de coeur. Mais de quoi s’agit-il? D’abord, d’un certain aboutissement des conceptions du collectif pour lequel le récit et sa construction n’appartiennent à personne et gagne donc à s’échanger et s’enrichir des contribution de chacun en ce compris les lecteurs: Ce magnifique roman d’aventure puise en effet dans les échanges entre auteurs et public (au niveau de l’écrit mais aussi au niveau sonore et de brève séquences filmées voir ici et ici), une popularisation de l’écriture poussée plus en avant en quelques sortes. Ensuite, l’originalité de l’ouvrage véritable saga historique très documentée (ce ne serait qu’un premier volet) raconte une face méconnue de l’histoire américaine: comment le combat pour la liberté des patriotes américains fut un combat contre les tribus indiennes autant que contre l’Angleterre. On y découvre en effet les motivations de ceux qui combattent la main mise anglaise au nom de la liberté. Liberté certes, mais liberté pour ceux qui sont comme eux, pensent comme eux, prient comme eux, vivent comme eux. Liberté de garder leurs profits, liberté de prendre la terre,. Liberté de tuer, d’éradiquer ceux à qui appartient cette terre qu’ils convoitent au nom de la civilisation.
C’est une histoire d’indiens et de grands espaces nord-américains aux scènes à couper le souffe: tableaux de chasse, scènes de guerre, salons aristocratiques décadents, tout est rendu de manière très précise et très visuelle. On s’y croirait les couleurs suggérées renvoient aux esquisses de “Jesuite Joe” de Pratt et les séquences s’enchaînent comme un script de cinéma… à la clé au fil des page, j’ai du me résoudre à un retour d’impressions éprouvées bien des années en arrière, du haut de mes 10 ans, lorsque je rejouais les scènes du Dernier des Mohicans dans les sous bois de l’arrière pays liégeois (ne riez pas, beaucoup en sont passés par là). Les héros métissés aux caratères bien trempés (sangs indien, français et irlandais jettent les bases d’une famille frondeuse et non moins en harmonie avec la nature) traversent différents univers de la traque entre grands lacs et estuaire du Saint Laurent, du nouveau monde aux bas-fonds de Londoniens à l’ambiance digne du “Peuple d’en bas” de London (on retrouve d’attachant coupe jarrets de Soho se voulant alter-ego des princes Mohawk s’exprimant dans un argot que les auteurs empruntent… aux voyoux de l’Orange mécanique). L’ensemble des ingrédients sont donc réunis pour une lecture qui ravira ceux qui comme moi ont un faible pour les héros sans terre, sans feu ni lieu et qui pensent que cette planète compte trop de chefs et pas assez d’indiens…



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